04.11.2010
Les fruits
J'ai peur. Je n'aime pas ces moments. Je meurs de ces moments.... mais pourtant il faut que je les vive...
Le téléphone est encore tiède de notre conversation dont il a abrégé la fin... "Un rendez-vous important à seize heures", qu’il m’a dit... Une excuse qu'il me livre souvent à cette heure-là... Le combiné regorge encore de ces mots calmes, apaisants, doux et fauves que nous avons partagés comme un magnifique dessert chocolaté...
Mais...
Nos moments d’intimité suaves, nos riches confettis de mots d'amour, nos confidences me semblent déjà loin. Il me manque déjà... Je regarde le téléphone muet, et je me demande ce qu’il fait. Je me demande... mais au fond de moi je sais. Comme presque tous les jours au même moment, je suis foudroyée par l'angoisse...

J’avance mécaniquement vers la cuisine, vers la table où trône un compotier, et mes yeux se posent sur les quelques fruits qui le composent. Il y a une poire, une ou deux pommes : ils sentent le sucre parfumé de leurs odeurs mélangées. Je m’en approche et soudain je ressens le frisson. Le frisson brutal. Comme un pressentiment terrible et ravageur... Comme une pensée tachée de sombre qui viendrait m’infuser un venin dans mes songes de femme comblée. Je me laisse envelopper par un blizzard glacé. J'ai froid.
Je m’approche de ces fruits en apparence sains et appétissants. Je m’approche d’eux et je laisse ma main les frôler, les caresser. J'ai la chair de poule. De plus près, ils ont l’air moins beaux que tout à l’heure. Je distingue sur leurs peaux des veinures d’âge, des points marrons que je n’avais pas vus au premier abord. Comme si ma première impression avait été filtrée par un optimisme naïf.
Soudain il y a moins de lumière dans la cuisine... Un nuage sans doute... Je prends un des fruits dans ma main. Son poids m’intrigue, et puis je sens comme de l’humidité dans ma paume. C’est désagréable. Je le repose presque trop rapidement, et des petites éclaboussures sombres éclatent sur ses voisins. Ma main est sale, l’odeur trop forte pour être saine. Je le reprends, le retourne et j’aperçois de l'autre coté l’amorce évidente d’une maturation trop avancée. L’aura est marron, molle, et percée d’un trou dans lequel j’imagine qu’un ver a fait son abri. Mon cœur s’emballe.
J’ai peur. Le ver est dans le fruit...
C’est plus fort que moi, je ne peux le lâcher, et instantanément il devient marron, purulent, et des rampants sortent de sa chair sucrée. Un, deux, des dizaines, des milliers de vers sortent et entament leur ascension sur ma main. Je les vois me conquérir, me dominer, et je reste paralysée. Paralysée de terreur. Ils sont des colonies entières, ils me grimpent dessus puis s’enfoncent sous la première couche, frêle et fine, de ma peau. Je les sens maintenant en profondeur, me dévorer de l’intérieur. Ma peau s'assombrit à leur passage. Et il en ressort encore et toujours des colonies entières, en un flux ininterrompu. Ils doivent être des millions maintenant, toujours issus d’un seul : du premier qui est entré.

Je sens leur acide froid de toute part en moi. Ils ont gagné ma gorge, ils grouillent et s’attaquent à mon cœur. Mon cerveau est également leur terre bientôt conquise. J’essaie de me redresser, de bouger, mais je suis paralysée du mal qu’ils me font. Mes mains sont moites, de la sueur froide perle de partout. J’essaie de bouger mes yeux pour regarder l’heure. L’heure de la délivrance n’est pas encore venue, alors pour moi c’est encore le temps de la souffrance. Du supplice. J’endure, je prends, je digère, j’accepte... à grands coups de massues, de pics, de brûlures intérieures.
J’entends sa voix près de moi, mais ce n’est pas à moi qu’il parle. Je l’entends rire, mais ce n’est pas à moi qu’il offre ses rires. J’entends son souffle accéléré de cents délicieuses pulsions à l’écoute d’ébats qui ne sont pas les nôtres. Et au plaisir qu'il prend, dans son bureau prudemment fermé, à regarder des films très personnels, ses films à elle, parvenus en direct-live de la chambre de cette femme solitaire. Je le vois la regarder par webcam interposée, quand elle se touche le sexe rien que pour lui ; je le vois la contempler quand elle se caresse les seins rien que pour lui, quand elle lui dit des mots érotiques rien qu'à lui... Des mots bien choisis, des mots de plaisir. Mais des mots sans amour...
Je l’imagine calculer son temps, entre deux rendez-vous, excité, la queue à la main devant cet oeilleton informatique. Je l’entends lui dire qu’il pense à elle, qu’elle lui manque, qu’il n’aime pas le week-end car elle est loin de lui, et qu’en attendant il l'embrasse partout. Je l’entends lui répondre qu’elle pense à lui, qu’il lui manque, qu’elle n’aime pas le week-end car il est loin d’elle, et qu’en attendant elle l'embrasse partout... partout... autant qu’il le souhaite, et à l’endroit où il le souhaite...
Ces mots prononcés par une voix que je connais tant étirent avec lourds grincements des toiles d’araignées tout autour de moi. Les cancrelats arrivent, les arachnéennes me cernent. Ca sent la rouille.
J’étouffe.
Elle l'excite, il se masturbe. Elle le regarde et ensemble ils miaulent de désir. Leur dialogue me viole... je ne peux me convaicre qu'ils ne font que jouer. Ils sont abonnés au doux jeu dangereux du plaisir, de l’ambiguïté érotico-complice... au doux jeu du désir, jeu secret et dangereux du sexe... Oui pour eux tout ceci n'est qu'un amusement, un divertissement, un moment ludique partagé, un hobby presque comme un autre... Pour eux, peut-être... mais pour mon âme, c'est un moment de pure souffrance depuis que ce secret, je l'ai découvert par le hasard d'un message mal aiguillé... D'une erreur qui m'a percé l'abdomen par un matin de novembre... Elle, cette femme mal-aimée, en instance de divorce, qui aime se toucher jusqu'à faire jouir cet amant virtuel... Cet homme que moi, j'aime tant...
Le ver est entré dans le fruit. On l’a laissé entrer. Il s'est installé et a fait ses petits sur le dos de notre amour...
Mes yeux, après mille efforts, arrivent enfin à se poser sur la pendule. Il est seize heures trente. Elle doit lui dire qu’elle aimerait follement poursuivre la discussion... mais que la nécessité de l’organisation la pousse à l'interrompre... Je la vois remettre sa culotte en prenant son temps, sortir sa langue devant la caméra comme si elle voulait lécher un sperme craché à des centaines de kilomètres... Elle doit lui dire que tout bientôt ils pourront reprendre leurs délires, encore plus réchauffés, encore plus excités... C'est prévu pour quand ? demain ? après-demain ?
C’est l’heure de la délivrance, cette heure où je sais qu’elle doit aller chercher son fils à l'école juste en bas de chez elle. Cette heure qui met fin à leur complicité qui me tue à petit feu... Alors je commence à souffler, je sens mon cœur se calmer, les angoisses s’apaiser, mes mains moites perdre tout doucement de leur anxiété... Je vais un tout petit peu mieux, même si mes mains sont encore blanches et glacées. Ma respiration va redevenir pour quelques heures celle d’un être normal... enfin, "facialement normal" serait plus juste... mais c'est déjà ça... Avec beaucoup d’imagination, à ces instants, je redeviens peu à peu une femme presque vivante. Je profite de ce temps pour respirer, me calmer. Reprendre mes esprits. Jusqu’à la prochaine alarme qui ne tardera pas à venir. Jusqu’au prochain sourire d'horreur : le sourire virtuel que Dave réservera à cette autre.
Je regarde le compotier : les fruits sont sains, tout a l'air normal. Tout est calme. Pas un bruit alentour... à l'exception de mon téléphone portable qui vient de vibrer à l'instant : un sms de lui. Il m'écrit qu'il m'aime... Et malgré l'enfer que je viens de vivre, malgré la torture que je viens d'endurer, je sais que c'est vrai, et je me raccroche à ces trois mots : ces trois mots qui suffisent à me faire oublier mon supplice...
Et à me rendre presque heureuse...
Amélie - 3 décembre 2009
05:00 Publié dans Entre chaude angoisse et sueurs froides | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : femme, homme, société, amour, couple, vie, blog, littérature, angoisse, mec





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Commentaires
Un brin autodestructeur aussi sans doute...
Écrit par : philachev | 04.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Océane | 04.11.2010
Répondre à ce commentaireUn truc en moi me dit ....en fait je ne sais pas trop...
Je ne sais pas si c'est Saez qui me perturbe ou toi...je ne sais pas ...il me faut revenir un autre jour ...à un autre moment ...voir !
Écrit par : *MeL* | 05.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Bougrenette | 06.11.2010
Répondre à ce commentaireJ'adore ce que tu écris !
Écrit par : Stéphanie | 08.11.2010
Répondre à ce commentaireDu moins en ce qui me concerne, des talents de romancières?
j'ai tardé à réagir, j'ai voulu te relire plusieurs fois, et j'aime ce parallèle avec les fruits, parce que oui, le vers dans le fruit, là en l'occurrence dans ton histoire, mais aussi les fruits de la passion et le fruit de la relation!
Bon, je vais quand même pas faire un roman de mon commentaire, hi,hi!
Texte intense,
Jusqu'à quel degré de souffrance mesure-t-on l'amour qu'on porte à quelqu'un, est-ce bien nécessaire de subir ce genre d'épreuve, est-ce aimer que de tromper l'autre, ça y est me revoilà partie dans mes questionnements!!
Bises ma belle, et continue à nous remuer avec tes mots...
Hélèna
Écrit par : helenablue | 08.11.2010
Répondre à ce commentaireDirect dans le coeur, ça percute grave, ça arrache!!
Écrit par : helenablue | 08.11.2010
Répondre à ce commentaireD'habitude, j'aime bien répondre individuellement à tous, mais ce texte note étant pour moi comme l'ossature de ce blog, un texte particulièrement important à mes yeux, j'ai souhaité prendre mon temps pour répondre, vous laisser réagir d'abord. C'est vrai que ce n'est pas une note facile. Transposer une angoisse sur un autre domaine est un exercice diffcile.... Mais comme je l'ai dit à la toute fin de ce texte, ces sentiments datent de décembre dernier. J'avais écrit ces phrases (au moins dans ma tête) à cette époque, et il était important que "ça sorte". Pour "exorciser" mon mal-être.... Je voulais tisser une ambiance, comme un voile sombre, noir, et aussi purificateur pour moi quelque part.... Certaines ont noté aussi la puissance de la vidéo associée : je crois que rarement texte et vidéo ne se sont aussi bien mariés....
Merci de tous vos retours. Bien sûr, ce n'est pas parce que j'écris ce comm de réponse que les commentaires sont fermés ! D'autres pourront réagir a posteriori, évidemment !
Amélie
Écrit par : amelie | 10.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Olga | 10.11.2010
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